Nous avons appris à l’automne que le dispositif « colos apprenantes » ne sera pas reconduit dans le budget 2026. Dans une tribune publiée au mois d’octobre 2025, plusieurs organisateurs de colonies de vacances s’émeuvent d’une décision qui menacerait le droit aux vacances de centaines de milliers d’enfants parmi les plus précaires. On peut, certes, déplorer le retrait de crédits alloués à l’aide au départ en colonies, mais il est quand même nécessaire de se rappeler que les « colos apprenantes » n’ont jamais eu pour objectif de permettre le départ du plus grand nombre d’enfants en colos. Le dispositif apparu en 2020, sous l’impulsion de Jean-Michel Blanquer, avait pour objectif revendiqué de palier aux effets du confinement sur les apprentissages scolaires des enfants les plus précaires en organisant des temps de rattrapages scolaires lors des périodes de vacances. À l’époque, nous avions, avec d’autres, exprimé notre inquiétude quand aux logiques qui sous-tendaient la mise en place des colos apprenantes1.
Si nous nous intéressons aux chiffres produit par l’INJEP sur les départs en colos, force est de constater que le nombre de départs n’a cessé de diminuer au cours des 20 dernières années. De plus la crise sanitaire de 2020 a causé une chute brutale des départs en colos. Malgré le rebond de participation qui s’en est suivi, le nombre de départs et de nuitées en colos semble s’être stabilisé aujourd’hui et reste inférieur à celui de 2019. Il nous semble donc difficile d’établir une corrélation entre le nombre de départs en colos et les effets du dispositif « colos apprenantes ». La crise que connaissent les colonies de vacances a des racines bien plus anciennes et profondes que la simple disparition des « colos apprenantes ».
La question du départ en vacances des enfants et du droit aux vacances devrait donc être posé en d’autres termes. Les Pionniers de France défendent une conception du droit aux vacances qui permette à la fois le départ en famille et en collectivité, sans que ces deux dimensions ne s’opposent. Quand bien même tous les enfants auraient la possibilité de partir avec leurs famille, nous pensons qu’ils devraient également avoir la possibilité de partir en colonies et vice-versa. Ce ne sont pas les mêmes expériences qui sont vécues en familles et en colos. Ces expériences différentes méritent d’être vécues par tous les enfants car elles contribuent de manière positives à leur construction. Ceci étant dit, nous nous pencherons ici plus particulièrement sur la question du départ en colonies de vacances.
Au lieu de revendiquer la poursuite d’un dispositif aux effets pervers que nous dénoncions dès 2020, nous revendiquons plutôt que soit fait un état des lieux de ce que sont actuellement les colonies de vacances. Le constat est préoccupant. Dans leur grande majorité, les colonies se sont aujourd’hui transformées en produit marchand. La majorités des séjours sont construits autour d’un modèle d’activités préfabriquées, organisées selon des planning rigides, dans lesquels les enfants sont davantage consommateurs que véritables acteurs. Les organisateurs de séjours sont mis en concurrence sur la promesse d’activité toujours plus spectaculaires. Cette logique marchande s’accompagne d’une segmentation sociale de plus en plus marquée : personne ne peut nier qu’il existe aujourd’hui des colos « pour riches » et des colos « pour pauvres ».
Face à cette situation, nous souhaitons interpeller tous les acteurs du secteur, les pouvoirs publics, à la fois aux niveaux nationale et local, afin qu’une véritable réflexion soit engagée sur le rôle des colonies de vacances. Il s’agit, dans la continuité des conquêtes de 1936 et de 1945, de reposer la question du loisir et du temps libre telle qu’elle avait été pensée par le monde du travail : non comme un temps de consommation, mais comme temps d’émancipation, vecteur de développent humain et d’épanouissement.
Le centre de vacances est avant tout un lieu de socialisation. Les colonies de vacances doivent redevenir des lieux d’apprentissage non scolaire. Des lieux où l’on expérimente, où l’on explore, où l’on découvre un milieu nouveau, où l’on apprend la vie collective, où l’on s’approprie des connaissances dans toutes les dimensions de l’activité humaine.
Plutôt que de s’obstiner à empiler des projets pédagogiques déconnectés des préoccupations réelles des enfants, ne serait-il pas plus pertinent de se concentrer sur l’organisation concrète de la vie quotidienne ? L’aménagement des lieux, la préparation des repas, la gestion du temps, l’appropriation des espaces : autant de dimensions essentielles qui participent pleinement à l’expérience éducative. Cela suppose de rompre avec les activités préfabriquées et de faire avec les enfants, afin qu’ils soient acteurs et auteurs de leurs vacances. Impliquant une rupture avec le milieu d’origine – familial, scolaire, social – le centre de vacances, nécessite un cadre sécurisant, attentif au bien-être matériel et affectif des enfants. Il s’agit de penser des structures de vie souples, évolutives, permettant aux enfants d’expérimenter différentes formes de relations : à soi-même, à un petit groupe, à un groupe plus large d’enfants de mêmes âges, à l’ensemble du centre de vacances, et au milieu humain environnant. Le centre de vacances doit être un lieu où les enfants puissent expérimenter l’exercice de la démocratie en étant associé à la construction de leurs séjours. Il s’agit donc de créer les moyens pour que les enfants puissent prendre des décisions sur ce qui les concerne, sur la vie du centre et cela sans démagogie.
La fin annoncée des « colos apprenantes » ne doit donc pas être l’occasion d’un repli nostalgique ou d’une défense aveugle de l’existant. Elle doit être le point de départ d’un débat politique ambitieux sur le droit aux vacances, sur la place du loisir dans notre société et sur le type d’humanité que nous souhaitons construire. Ce débat est un préalable à la définition d’une politique publique nationale pour favoriser le départ des enfants en colos.
Les enfants méritent mieux qu’un ersatz d’école pendant les vacances. Ils ont droit à des vacances qui les fassent grandir, s’émanciper et s’approprier, ensemble, le monde dans lequel ils vivent.
1Colonies et accueils de loisirs « studieux »: éducation populaire en danger !
